Espaces autres, partages sensibles, sociétés spectaculaires

Centre d'Études en Civilisations, Langues et Lettres Étrangères

02. Féminismes, genre(s) et intersectionnalité

Responsable : Guyonne LEDUC

L’intitulé ternaire de l’axe présente trois avantages :

D’une part, respecter la diachronie depuis le(s) féminisme(s) destiné(s) à dépasser, selon Assia Djebar, cette « désespérance depuis longtemps gelée entre les sexes » (Vaste est la prison, 1991) jusqu’aux études LGBTQ.

D’autre part, afficher l’aspect « féminisme(s) » que certain.es reprochent au concept de « genre » d’occulter et, ainsi, continuer d’affirmer le caractère opérationnel de l'asymétrie sociale des rapports sociaux de sexe et, donc, de préserver, dans l’intitulé, la visibilité des féminismes.

Enfin, rappeler, en lien avec le(s) féminisme(s) et avec le ou les genre(s), l’acception originelle du concept d’« intersectionnalité » entendu, ici, au sens d’interactions entre des discrimina- tions, sens conceptualisé par Kimberlé W. Crenshaw[1] dans le sillage d’Angela Davis (« black feminism ») et de Gloria Steinem (lier lutte des classes, antiracisme et féminisme).[2]

 

Plusieurs questionnements sur le genre (au sens de genre culturel et de rapports sociaux de sexes), fondés sur la transdisciplinarité, seront amorcés ou poursuivis, enrichis par des sources, des outils et des perspectives renouvelés. En effet, la question des femmes, du sexe, du genre en relation avec l’intersectionnalité (ou superposition des discriminations) est en pleine expansion aux plans épistémologique, méthodologique et sociétal.

     Sans entamer un nouveau débat sur les risques du concept de genre face au concept de « sexe (non pas en tant que donnée naturelle mais comme construit social productif des inégalités politiquement et économiquement fructueuses), il fut jugé nécessaire par ses membres, au fil des échanges, de continuer à affirmer l'opérationalité de l'asymétrie sociale des rapports sociaux de sexe et, donc, préserver, dans l’intitulé de ce futur axe, la visibilité et la vitalité des nécessaires féminismes » (Annick Durand-Delvigne, Professeur émérite de sociologie, université de Lille-ex 3).

Les réflexions s’organiseront autour de trois thématiques principales non cloisonnées qui seront explorées dans diverses directions lors de travaux individuels et/ou collectifs en synergie – selon les problématiques et les champs disciplinaires – avec des membres issu.e.s d’autres axes et/ou d’autres composantes de recherche de notre université (historiens, sociologues, juristes, médecins…) ou d’autres établissements.

 

1. Genre et frontières (visibles, ressenties, intériorisées…)

Dans le sillage de travaux de recherche collectifs antérieurs relatifs aux frontières entre les sexes et les genres (tels que : change-t-on de sexe/genre quand on change de vêtement ? Réflexions sur les femmes dites masculines à, l’occasion de l’étude de l’existence des amazones, devenues mythe, puis métaphore) ayant mené à publications sur « Travestissement féminin et liberté(s) » (2005) et sur « Réalité et représentations des amazones » (2007), le questionnement sur les frontières (visibles, ressenties, intériorisées…) entre les sexes et les genres s’élargira et s’enrichira de nouvelles approches disciplinaires :

a) Seront ainsi envisagées diverses facettes du lien possible entre genre et géographie : l’espace (intérieur de l’identité – animus / anima – qui se (dé)construit, de l’imagination / imaginaire qui s’écrit sur la page / la scène / l’écran …) et les espaces proches ou lointains / exotiques (architecture urbaine, frontières entre espaces privé et public, espace domestique, personnel comme politique, jardins…) peuvent-ils être pensés comme représentations du genre ?

b) Sera explorée la frontière, parfois ténue, entre invisibilité et visibilité que peut figurer le « plafond de verre » (notion présente dans Le Mur invisible d’Elia Kazan, en 1947), invisible mais infranchissable, pour la réussite au féminin, ou bien discrimination cachée pour celles et ceux issu.e.s de la diversité. Cette métaphore est proche de celle du « plancher gluant ». Existe aussi celle du « tuyau percé ». Se pose ainsi la question du manque de reconnaissance de la part de la société et son corollaire : comment rendre visible, acceptée, reconnue, respectée, par exemple, la dimension créative et productive (interculturelle, interconfessionnelle…) de femmes écrivaines, philosophes, artistes, parfois aussi entrepreneuses, et, par là-même, la transmission de leurs savoirs ? Fin 2019 : colloque sur le récit officiel/ la mémoire du 19e Amendement aux Etats-Unis (co-organisé avec Paris 3 à l’occasion du centenaire en 2020)

c)  La porosité des frontières entre les sexes / les genres apparaît parfois avec acuité dans la construction d'une identité sexuelle, d’un genre par rapport à un autre. Une illustration pourra en être fournie par l’étude du phénomène anthropologique (et souvent graphique) du travestissement (masculin comme féminin, vestimentaire comme narratif) comme jeu sur la différentiation sexuelle, sur la (dé)construction des genres, que ce soit au théâtre (on songe aux représentations du féminin/masculin" dans le théâtre moderne et contemporain sans oublier les troupes de « boy actors » pour interpréter les rôles féminins à Londres jusqu’en décembre 1660) ou dans la vie (le cas de femmes soldats et marins à l’époque moderne et contemporaine sera analysé).

 

2.  Égalité de genre, genre de l’égalité 

Cette problématique en miroir est aiguë à divers niveaux dans la société contemporaine qui semble évoluer très vite, davantage, néanmoins, au plan technologique qu’à celui des mentalités, comme l’ont démontré, ici en 2015-2017, des travaux pluridisciplinaires sur « Inégalité(s) femmes-hommes et utopie(s) de l’Antiquité au XXIe siècle ».

a) Le genre des mots a des effets indubitables sur la langue (masculinisée ou non), donc sur la pensée. Avant 1689, en France, rappelle Éliane Viennot, on disait d’une femme qu’elle était « poétesse » ou « médecine ». Outre-Manche, apparut l’expression « man midwife », au milieu de XVIIe siècle, quand les médecins voulurent s’emparer d’une pratique, par tradition féminine, l’accouchement – phénomène caricaturé, en 1793, par Isaac Cruikshank, sous les traits d’une figure hermaphrodite, mi-homme mi-femme en coupe longitudinale. Pour des spécialistes de culture, attentifs à la lettre des langues, une exploration conjointe du lexique et d’illustrations relatives à ce type de mutations peut être envisagée dans une perspective comparatiste dans plusieurs pays. Dans cette même optique, un examen des conditions de possibilités d’un langage épicène, neutre, « dégenré », « non-sexiste » peut s’avérer fructueux.

b La question du genre est centrale en traduction. Dans Moby Dick ; or, The Whale (1851), roman de Herman Melville, l’animal éponyme au centre de l’intrigue est un grand cachalot blanc ; en français, sous la plume de Jean Giono, cet animal est devenu… une baleine blanche, avant de redevenir cachalot dans la traduction de Philippe Jaworski et assez ironiquement de provoquer l’ire des « puristes ». Réfléchir sur maints problèmes posés par les genres grammaticaux masculin, féminin et, parfois, dans certaines langues, neutre est indispensable. Transmettre un héritage culturel, faire partager des expériences (individuelles, collectives, générationnelles…) nécessitent souvent une adaptation, une réécriture, voire une manipulation entre texte-source et texte-cible. Grâce aux spécialistes qui étudient divers pays et traversent souvent leurs frontières, sont menés des débats très féconds : comment produire ou maintenir les constructions de genre ? Y a-t-il des pratiques militantes en traduction, autre que celle de la visibilisation en faisant redécouvrir des œuvres de femmes ? Quelle peut-être l’implication de traducteurs ou traductrices féministes ? Existe-t-il des traductions queer et comment ? La collaboration amorcée en 2017-18 avec la maison d’édition lilloise « La Contre Allée », entre université et société civile, à l’image de l’invitation de Noomi B. Grüsig (traductions féministes et queers),[3] le 23 mai 2018, dans le cadre du cycle de rencontres « D’un pays l’autre » organisé par cette maison d’édition, a permis d’élargir les problématiques de genre vers le domaine des traductions « situées » et d’étudier ces dernières avec les outils à la fois des études de genre tout comme de la traductologie.

Il est également prévu de traduire le classique « Gender in Translation » de Sherry Simon (Routledge, 1996) dans le cadre d’un projet de collaboration plus large de l’axe Traduction avec les éditions Routledge. Cette traduction sera effectuée par un membre de notre axe et donnera probablement lieu à des étapes de travail intermédiaires sous la forme de journées d’étude (???).

c) Genre et professions : Le domaine des professions fournit un excellent champ d’observation de la persistance des stéréotypes de genre. Dans certaines, comme celles du secteur des technologies de l’information et des médias, les femmes sont sous-représentées. Comment mieux les insérer dans les métiers du numérique ? Telle est la question posée par le projet « chercheurs- citoyens » qui sera prolongé dans un nouveau dépôt du projet ANR Digender qui vise à comprendre et à déconstruire les stéréotypes de genre afin de tenter de changer les représentations sociales et de modifier les pratiques de formation et de recrutement.

 

3. Genre et exil : voix et voies de résistance

La question du genre est souvent indissociable du binôme exclusion-inclusion qui peut se manifester dans de multiples domaines (concrets ou abstraits).

a) les exilés géographiques : la volonté de résister à un régime politique (autoritaire ou totalitaire) peut se traduire par un départ pour d’autres contrées. Tel est le cas de femmes artistes, d’intellectuelles ou de gays / queers émigré/es, par exemple en Amérique latine ou en Afrique. Cela conduit à la construction (contemporaine ou ultérieure) tout à fait significative d’images de ces femmes ou de ces personnes dans leur pays d’origine mais aussi dans celui d’accueil.

b) Sera aussi examiné le cas des exilés politiques (au sens large), économiques, sociaux… qui résistent, outre peut-être à un régime politique, à une pluralité de dominations (sexe, ethnicité, classe…) tout en demeurant dans leur pays comme nombre de femmes indigènes prolétaires, d’activistes en plein jour ou de militantes clandestines, en particulier en Amérique du sud.

 c) Ne seront pas négligé/es les exilé/es de l’intérieur en raison d’un mal-être. Si un remède est cherché, il peut prendre la forme de la quête d’une appartenance, d’une participation à un commun partagé (qu’il s’agisse d’une nation, d’un passé commun (re)construit, d’une cause politique, d’une conscience de classe ou d’ethnicité, d’une quête d’identité ou de genre), tout en (se) cherchant une place individuelle, une part exclusive (espace de création politique, littéraire, esthétique…).

Ces pistes ne sont pas exhaustives.



[1] « Mapping the Margins : Intersectionality, Identity Politics, and Violence against Women of Color », Stanford Law Review 43.6 (1991) : 1241-99.

[2] Outrageous Arts and Everyday Rebellion (1983).

[3] Manifeste d’une femme trans de Julia Serano, De la marge au centre, Théorie féministe de bell hooks, Le Quiz du genre de Minnie Bruce Pratt et Stone Butch Blues de Leslie Feinberg.

 

 

 



Dernier ouvrage paru

 

INÉGALITÉS FEMMES-HOMMES ET UTOPIE(S)
Sous la direction de Guyonne Leduc / Avant-propos de Franck Lessay
Editions l'Harmattan - Page de l'éditeur
ISBN : 978-2-343-11339-5 • mars 2017 • 266 pages

Voir l'archive de publications de l'axe (ancien site)

Chercheurs concernés

Membres

ALAYRAC-FIELDING Vanessa
BATSCH Christophe
BEN MESSAHEL Salhia
BENOIT Martine
BOURCIER M.-H./Sam
CEDERNA Camilla
CHATEL Laurent
DEMADRE-SYNORADZKA Anna
FOUREZ Cathy
LEDUC Guyonne
LEFEVRE Brigitte
LEROUSSEAU Andrée
LUDOT-VLASAK Ronan
McCANN Fiona
OSTER Corinne
RAMDANI Fatma
RODRIGUEZ-SOBREIRA Luis-Alexandre
SAQUER-SABIN Françoise
VERVAECKE Philippe
VINALS Carole

 

 

Associés

GHEERAERT-GRAFFEUILLE Claire
KERHERVE Philippe

 

 

Doctorants